Pourquoi votre smartphone n’est pas votre meilleur ami ?

Notre rapport à l’espace-temps a changé. En cause, les outils numériques qui nous accompagnent partout.
La technologie, on le sait, modifie notre rapport au temps. Elle favorise « un nouveau monde où un espace sans distance et un temps sans délai se superposent peu à peu à l’espace-temps classique » («Usages et enjeux des technologies de communication », de Francis Jauréguiberry et Serge Proulx). Les usages de ces nouvelles technologies de communications apparaissent ainsi comme des révélateurs sociaux. Mais, si du fait de la technologie, le temps s’accélère et rend l’humain potentiellement productif à tout instant, il paraît nécessaire de redéfinir les règles pour le préserver de ce culte de l’immédiateté.

Si la technologie n’est pas la cause de l’accélération sociale, ni du changement social, elle y participe. Elle est une condition de la compression du présent (un concept développé par le philosophe allemand Hermann Lübbe). L’accélération du temps marque un changement de paradigme, le temps doit être encore plus rentable, utile. L’individu expérimente ainsi l’ivresse de gérer plusieurs choses à la fois. Dans cette quête nouvelle de recherche d’efficacité de chaque instant, les « micro moments » (pour consacrer le terme défini par Google, anciennement les « temps morts ») deviennent productifs. C’est la fragmentation du temps et du lieu de travail, conjugués à la généralisation de l’usage du mobile (et des applications embarquées), qui permettent la multiplication de ces moments. Toutefois, cette possibilité offerte par la technologie impose une réactivité dans l’immédiateté et en temps réel. Mais aussi un engagement de tous les instants. Selon une enquête OpinionWay pour Eléas, « l’impact des outils numériques professionnels sur les salariés », menée en 2018 auprès de plus de 1000 personnes travaillant dans un bureau pour une entreprise privée ou publique, 47% des salariés utilisent leurs outils professionnels numériques pour travailler le soir (68% des managers et 66% des 18-29 ans), et 45% le week-end (63% des managers et 58% des 18-29 ans).

La tyrannie de l’instantané
L’augmentation des flux de communication, tant professionnels que privés, exacerbés par le développement des médias sociaux, s’apparente à une tyrannie nouvelle. Un comportement proche de l’hystérie pour une partie de la population, dont la hantise est de ne pas être sur le bon réseau au bon moment : une forme d’utopie communautaire. Cette tension du temps réel induit une logique de court terme, un écrasement du présent du fait de la recherche de la satisfaction immédiate.
Pour autant, l’homme s’habitue à être confrontée à des situations à charge cognitive élevée (la capacité moyenne d’un humain est normalement de gérer trois à quatre informations simultanément). En effet, malgré des sollicitations multiples, en provenance de médias variés, sur un terminal unique, dans des ergonomies distinctes… l’utilisateur s’adapte pour piloter ses interactions en simultané. Concrètement il jongle, la plupart du temps, sur son mobile entre plusieurs applications, il entame une conversation sur une messagerie instantanée d’entreprise avant de la poursuivre sur un média social…

La technologie favorise l’hyper réactivité
La technologie désenclave l’individu par rapport à l’espace et au temps, elle lui offre la possibilité de se délocaliser, de se « décontextualiser ». L’utilisateur est ainsi maître du moment et du lieu. Equipé d’un smartphone, d’une tablette ou d’un ordinateur portable, doté d’applications de communications multimédias (voix, vidéo, messageries instantanées, etc.), un utilisateur sait communiquer, collaborer, sans devoir se trouver dans le même lieu que les personnes avec qui il doit échanger. Cette capacité lui procure la sensation de maîtriser le temps, de manière générale, et son temps personnel. La sociologue et psychologue Nicole Aubert, s’inspirant du sociologue Francis Jauréguiberry (spécialiste du temps et des technologies), qualifie ainsi le sentiment qu’éprouve l’utilisateur « d’ubiquité existentielle ». Le revers de la médaille est que ce dernier devient prisonnier de son instantanéité, en particulier dans sa vie professionnelle.

Le temps perdu de l’apprentissage
Si les occasions d’apprendre sont de plus en plus nombreuses, le temps consacré à l’apprentissage des technologies et de leur utilisation est souvent délaissé au profit de l’instant. L’entreprise est aveuglée par le mythe de l’UX design qui rendrait miraculeusement l’usage de ces nouvelles applications intuitif, se libérant ainsi du besoin d’expliquer et d’accompagner l’adoption des nouveaux outils. Et c’est souvent la technologie qui est alors mise en cause. Le mauvais procès qui lui est fait est surtout dû à la multiplication des sollicitations, au travers de différents médias. Cet excès d’informations est vraisemblablement la conséquence du mauvais usage des outils (ajouter des destinataires inutiles aux mails, recourir à des messages instantanés…), ou de leur destination (envoyer des documents trop lourds par email au lieu de recourir au partage de document). Caractère aggravant, le déploiement, sans accompagnement, d’outils de communications à distance dans le cadre de télétravail porte en lui le risque de dissolution du lien social, alors qu’il est plutôt censé apporter des solutions.

Le sens du travail à redéfinir
L’effacement des frontières vie privée-vie professionnelle (travail à la maison, jeu au bureau…) brouillent encore un peu plus cette notion du temps. Quel temps et quel lieu pour le travail ? Quel sens donner au travail, quel temps y consacrer? L’économiste Nicolas Bouzou et la philosophe Julia de Funès tentent d’apporter une réponse dans leur dernier livre, « La comédie (in)humaine ». Ils dénoncent cette société où babyfoots, consoles de jeu remplacent la quête de sens par une quête illusoire du bonheur au bureau. Aussi, pour échapper à la disponibilité illimitée, au travail permanent, le salut est-il dans la déconnexion ? Selon Francis Jauréguiberry, elle serait en tout cas vitale pour les populations les plus soumises au stress et à la surcharge informationnelle. Cette déconnexion volontaire reste toutefois symptomatique d’une difficulté à appréhender la richesse des outils de communication et leur bon usage dans le temps. Ainsi, selon OpinionWay, 40% des salariés culpabiliseraient de ne pas se reconnecter le soir et 37% durant le week-end ou les vacances. Preuve qu’il reste du chemin à parcourir.temps-reveil

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